Awa Baguia : Handicapée visuelle, diplômée en sociologie

LEFASO.NET | Justine BONKOUNGOU (Stagiaire) • dimanche 17 septembre 2017 à 00h51min

Handicapée visuelle, Awa Baguia a soutenu son mémoire de maîtrise en sociologie malgré les difficultés auxquelles elle a dû faire face. Perte de la vue en classe de seconde, absence de documents adaptés à la bibliothèque, découragement, etc. Aucune de ces difficultés n’est venue à bout de sa détermination à réussir ses études. Aujourd’hui, son défi, obtenir un emploi et valoriser ses diplômes malgré son handicap. Rencontre avec une battante !

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Awa Baguia : Handicapée visuelle, diplômée en sociologie

Lefaso.net : Présentez-vous s’il vous plaît ?

Je suis Awa Baguia, étudiante en sociologie. Je suis titulaire d’une maîtrise en sociologie.

Parlez-nous de votre parcours scolaire ?

Du CP1 jusqu’à la classe de seconde, j’ai suivi les cours normalement, je n’avais pas encore mon handicap. C’est au cours de la classe de seconde que j’ai perdu la vue suite à un glaucome. Suite à cela, j’ai fait deux années blanches, le temps que mes parents trouvent des solutions pour me réintégrer. J’ai ensuite fait une réadaptation à l’ABPAM à Gounghin, où j’ai appris le braille pendant un an. Puis j’ai réintégré un lycée ordinaire, précisément le Lycée Songtaaba de Gounghin où j’ai repris la classe de seconde et je suis allée jusqu’en terminale et j’ai passé le BAC. Après le BAC, je suis allée à l’université où j’ai fait la sociologie pendant quatre ans. Et après les quatre années, j’ai préparé mon mémoire et j’ai soutenu. Pendant les deux années blanches, j’ai toujours gardé l’espoir que je poursuivrai coûte que coûte mes études. Heureusement par le biais d’un monsieur résidant à Zabré, ma mère a appris qu’il y avait un centre à Ouaga où je pouvais apprendre le braille et poursuivre mes études.

Comment s’est passé votre apprentissage du braille ?

L’apprentissage du braille n’a pas été difficile pour moi. Lorsque je suis arrivé à l’ABPAM, j’ai fait la connaissance d’une dame qui venait aussi de perdre la vue. Elle m’a prise comme sa fille et m’a permis de surmonter psychologiquement mon handicap.

Lorsque vous arrivez à l’université après le BAC, quelles sont les difficultés auxquelles vous avez fait face en tant que personne vivant avec un handicap visuel ?

(Soupirs). J’ai fait face à beaucoup de difficultés. Le système n’est pas adapté. La difficulté majeure, c’est la relation avec les enseignants. A l’université, ce n’est pas comme au Lycée où on a de petits effectifs, moins de 100 élèves où l’enseignant peut accorder du temps à chaque élève. A l’université, nous sommes des milliers d’étudiants. Et quand tu es la seule personne handicapée visuelle dans la salle, c’est difficile. Il faudrait avoir de bonnes relations interpersonnelles avec les autres et il faut aussi que les enseignants soient plus attentifs avec cet étudiant qui a plus de difficultés que les autres. Il faut toujours s’approcher des enseignants pour leur faire part de tes difficultés et si l’enseignant est sensible, il essaie de voir comment t’accompagner.

En plus de cela, tu viens à l’université, tu écris en braille, personne ne sait ce que c’est, l’enseignant dicte son cours, c’est rapide, même les étudiants valides ne s’en sortent pas. Imaginez donc quelqu’un qui ne voit pas. Et comme on n’arrive pas à suivre, il faut avoir de bons amis qui seront toujours disponibles pour toi pour qu’après le cours, ils te dictent le cours de l’enseignant. Et si tu ne comprends, il faut avoir des camarades disponibles pour t’expliquer, ce n’est vraiment pas facile. Donc il faut vraiment avoir de bonnes relations avec les enseignants et les camarades.

L’une des difficultés aussi, c’est l’absence de documents adaptés. Dans aucune des bibliothèques de l’université vous ne trouverez de documents sonores ou en braille. Il faut toujours quelqu’un qui va vous le lire. Donc la solution, c’est d’acheter le document physique, le scanner pour pouvoir utiliser la version numérique. Avec les ordinateurs, on installe un logiciel (qui coûte près d’un million pour le meilleur), une synthèse vocale et lorsqu’on a la version numérique du document, le logiciel le lit. Mais tout ça, ce sont les moyens. Il faut avoir l’argent pour se procurer un ordinateur, un scanner ou pour aller chaque fois scanner ces documents dans un secrétariat public. C’est donc compliqué sur le plan financier. Et c’est d’ailleurs le problème financier qui décourage et démotive beaucoup qui finissent par abandonner.

Parlons à présent de votre mémoire que vous venez de soutenir. Quel est le thème ?

Mon mémoire s’intitule « Le processus d’inclusion des étudiants en situation de handicap visuel dans les universités publiques de Ouagadougou. »
A travers ce mémoire, j’avais pour objectif de voir quels sont les mécanismes qui sont mis en place dans les universités publiques pour faciliter leur inclusion. Les étudiants en situation de handicap visuel ne sont pas refusés à l’inscription. Mais qu’est-ce qui est fait pour faciliter leur inclusion ? Dans les résultats, on s’est rendu compte réellement qu’il n’y a pas de mécanisme mis en place pour faciliter l’inclusion de ces derniers. Ce qui fait qu’ils rencontrent d’énormes difficultés. Et ceux-là qui arrivent à s’en sortir, c’est par leurs propres stratégies personnelles, avec l’aide des camarades valides, des enseignants, des agents de l’administration qui agissent en fonction de leur sensibilité pour accompagner ces étudiants-là. Voilà pourquoi dans ce lot, on voit des gens qui réussissent. Sinon de façon officielle, c’est vraiment compliqué. Le système n’est pas adapté, c’est à l’étudiant de s’adapter au système qui est mis en place.

Et finalement on s’est rendu compte que le système universitaire n’est pas dans une logique d’inclusion, mais dans une logique d’intégration, parce que c’est l’étudiant qui fait tout pour s’adapter. Dans les universités, on a des étudiants qui ont un problème de vue qu’il faut compenser, il y a des étudiants qui ont un problème de surdité qu’il faut compenser. C’est l’étudiant avec son handicap qui doit tout faire pour s’adapter au système qui est mis en place. Le système est là, si tu peux, tu t’adaptes, si tu ne peux pas, c’est tant pis.

Avec toutes ces difficultés que vous avez citées, combien de temps avez-vous mis pour rédiger votre mémoire ?

J’ai mis beaucoup de temps pour rédiger mon mémoire parce qu’il y a eu des moments de déception. Et là je tiens à dire un grand merci à ma directrice de mémoire, Dr Rouamba/ Ouédraogo Valérie qui a été plus qu’une directrice de mémoire pour moi, parce qu’elle a su m’accompagner à tous les niveaux. Il y a eu des moments où je ne voulais plus, c’était difficile pour moi. Mais je ne sais pas comment qualifier l’attitude qu’elle a eue envers moi pour m’amener aujourd’hui à soutenir ce mémoire.

En plus de ce manque de documents qui freine le travail, souvent tu te demandes avec toutes ces difficultés qu’est-ce que tu vas devenir. Tu te demandes à quoi va te servir ton diplôme à cause de la mentalité des gens. Donc quand tu vois ton avenir un peu obscur, tu n’as plus la motivation nécessaire pour aller loin, et c’est ce qui a fait que j’ai mis beaucoup de temps à rédiger mon mémoire. J’ai validé mon C2 en 2012. Et j’ai commencé mon mémoire en 2013. Et lorsque je rentrais en bibliothèque je n’arrivais pas à sortir avec les documents parce qu’on te dit qu’il faut consulter sur place. Mais je ne peux pas consulter sur place, je suis obligée de sortir avec le document, pour le photocopier, puis le scanner avant de pouvoir l’utiliser avec mon ordinateur. Lorsqu’on refuse donc que je sorte avec le document c’est décourageant. Il faut que ma directrice de mémoire intervienne à tout moment.

Finalement, tu te rends compte qu’à tous les niveaux, tu n’es pas comme les autres. C’est vrai, le document n’est pas adapté à ta situation, mais tu décides de t’adapter et là encore ce n’est pas facile. Tu demandes à la bibliothèque de t’accorder la permission de sortir avec le document pour le scanner et on refuse. Et même souvent tu as le document, mais tu manques de moyens pour le scanner. Et là je profite de l’opportunité que vous m’offrez pour dire merci au Pr Albert Ouédraogo qui à l’époque était ministre des droits humains. Il a proposé un jour de faire scanner les documents par sa secrétaire pour moi. Et quand il a vu le volume des documents, il s’est rendu compte que sa secrétaire ne pouvait pas le faire. Il m’a donc donné de l’argent pour que je puisse les scanner dans un secrétariat public. Et franchement dit, à cette époque ça m’a soulagée. Ce sont donc des personnes qui m’ont soutenue et que je tiens à remercier. Ce sont ces efforts qui m’ont permis aujourd’hui de soutenir ce mémoire.

J’ai fini mon terrain en 2015. Mais tout cela s’est passé avec des moments entrecoupés à cause du découragement. Il a même fallu à un moment donné que ma directrice de mémoire me trouve un stage pour que je puisse passer un moment là-bas pour me changer les idées et avoir le courage de revenir. Et cela m’a beaucoup aidé. Elle m’a d’ailleurs trouvé plusieurs stages. Et c’est après tous ces stages que j’ai eu vraiment le courage, j’ai mis le paquet, j’ai rédigé le document et j’ai déposé. Et quand j’ai soutenu, ma directrice de mémoire était vraiment fière.

Quelles sont les recommandations que vous formulez à l’endroit des autorités universitaires pour une meilleure inclusion des étudiants en situation de handicap visuel ?

Si franchement, nous voulons aller dans cette dynamique d’inclusion, il faut que quelque chose soit fait pour permettre à ces étudiants de se sentir à l’aise un tant soit peu dans leurs études, même si c’est vrai qu’on ne peut pas éradiquer toutes les difficultés. Même pour l’intégration de l’étudiant, c’est vrai le système est là et il faut qu’il s’adapte, mais il doit y avoir un accompagnement pour lui permettre de s’adapter. Mais ici, on n’a même pas cet accompagnement-là. C’est au cas par cas, les enseignants qui sont plus sensibilisés à la question qui essaient de les accompagner à leur manière, sinon l’université ne fait pas grand’ chose. Donc il faut que les étudiants en situation de handicap soient accompagnés pour mieux s’adapter au système. Même quand on descend au niveau secondaire, c’est le même problème. Mais là-bas, c’est mieux parce que le nombre d’élèves est réduit et l’enseignant peut avoir un œil sur chacun des élèves. Par contre, à l’université, rares sont les enseignants qui ont le temps d’écouter les étudiants pour voir quels sont les problèmes qu’ils vivent.

En dehors de l’université, quelles sont les difficultés que vous rencontrez au quotidien ?

Vous savez quand on parle de handicap, les gens pensent tout de suite au problème d’accessibilité. Et pourtant le handicap ne se limite pas au seul problème d’accessibilité. Il faut que les gens aient une mentalité ouverte. Il faut qu’ils changent leur façon de voir les personnes en situation de handicap, accepter que cette personne soit comme tout le monde. Je n’ai pas beaucoup de difficultés dans mon interaction avec les autres. Mais ce que je remarque de façon générale, c’est que les personnes en situation de handicap ne sont pas vraiment acceptées. On fait juste semblant de les accepter, mais dans la mentalité, dans la tête des gens, ils n’arrivent toujours pas à accepter le handicap. Ils n’arrivent pas à accepter que la personne en situation de handicap est comme toute autre personne.

Maintenant que vous avez soutenu votre mémoire, quelles sont les perspectives ?

Tout d’abord, il me faut un emploi. Et ça c’est un vrai défi qu’il faut relever. Comme je vous l’ai dit l’école, ça été difficile, mais le plus difficile, c’est avoir un emploi. Il est vraiment difficile pour nous, surtout handicapés visuels d’avoir un emploi. Les politiques ne sont pas encore appliquées comme il le faut. Ce que je demande, c’est de pouvoir mettre en valeur les diplômes que j’ai pu avoir. Si aujourd’hui je veux m’inscrire pour le master, il me faut de l’argent. Et si je n’ai pas de travail, ce sera compliqué. Et ce défi, ce n’est pas moi seule qui veut le relever, parce que ce qui décourage beaucoup les handicapés visuels à abandonner les études, c’est l’incertitude face à l’avenir. Tu bosses, mais c’est pour devenir quoi ? Donc aujourd’hui le défi majeur à relever c’est cette histoire d’emploi. Mais je reste dans l’espoir que quelque chose sera fait. Le fait même que j’ai pu soutenir une maîtrise, j’espère que cela pourra contribuer à sensibiliser nos décideurs.

Un dernier mot ?

Je profite de l’opportunité que vous m’offrez pour dire un grand merci à tous ceux qui m’ont soutenue dans mes études jusqu’aujourd’hui, surtout tous ceux qui étaient près de moi pendant les moments difficiles dans la rédaction de ce mémoire. Je tiens beaucoup à remercier ma directrice de mémoire, parce que si aujourd’hui j’ai pu soutenir cette maitrise, c’est grâce à elle. Peut-être que beaucoup ont tenté avant moi, je ne dirais pas que je suis intelligente, je dirais seulement que j’ai été accompagnée par les bonnes personnes. J’ai eu un tuteur scolaire qui vraiment s’est beaucoup investi pour moi. Je les remercie tous. Et je remercie encore mes parents qui ont su m’accompagner depuis que j’ai perdu la vue jusqu’aujourd’hui et qui ont surtout eu confiance en moi jusqu’à ce que je puisse réaliser ce rêve. Et ce que je demande aux autorités, c’est de me permettre de valoriser ces diplômes que j’ai pu avoir.

Propos recueillis par Justine Bonkoungou
Lefaso.net

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