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Docteur Moussa Sié, chercheur à l’ADRAO, lauréat du Prix international sur la recherche du riz

Accueil > Actualités > Portraits • « Atteindre l’autosuffisance alimentaire est une question de volonté politique » • lundi 24 juillet 2006 à 10h29min

Moussa Sié

Il serait méconnu du public, du citoyen lambda, si le Prix international pour la recherche sur les variétés de riz décerné au Japon, ne l’avait pas révélé. Le Docteur Moussa Sié est chercheur au Centre du riz pour l’Afrique (ADRAO) basé à Dakar au Sénégal. Phytogénéticien de spécialité, Moussa Sié fait partie des chercheurs qui cherchent et qui trouvent.

Dr M.S. : Je suis sélectionneur, c’est-à-dire phytogénéticien avec pour spécialité de créer des variétés. Ma spécialité, c’est le riz. Avant de commencer mes travaux de recherche, j’ai fait des études supérieures en France. J’ai essayé en ce moment d’avoir des liens avec mon pays pour ne pas étudier dans l’abstrait. A chaque occasion, je faisais mes stages pratiques soit au Burkina Faso, soit en Côte d’Ivoire. En 1980, j’ai été affecté à la recherche agricole.

L’INERA n’existait pas encore. Mon mandat consistait à développer un programme de recherche sur le riz, parce qu’à l’époque, il n’y en avait pas. Nous avons mis un comité interministériel en place pour la coordination. Par la suite nous avons soumis un projet de programme de recherche à la Banque mondiale. A l’époque, ce programme a été accepté et le programme de recherche sur le riz a été mis sur pied.

Sidwaya (S.) : Quelle est votre spécialité dans le domaine de la recherche ?

Dr M.S. : En tant que jeune chercheur, ma première curiosité était de faire le tour du Burkina et voir quel espèce de riz les paysans cultivent et pourquoi ils la cultivent. J’ai pratiquement visité tous les villages du Burkina. J’ai pu collecter 600 variétés traditionnelles de riz appartenant à deux espèces. L’idée répandue est que le riz est originaire d’Asie. Je ne suis pas de cet avis parce qu’il existe deux espèces de riz. Et de surcroît, l’Afrique est le seul continent, au monde où ces deux espèces sont cultivées. Dans les autres continents il n’y a qu’une seule espèce. C’est le riz blanc.

A côté de cet espèce, nous avons aussi le riz de montagne en Afrique ; son nom scientifique est « oryza glaberrima » et l’espèce asiatique est « Oryza sativa ». Le riz asiatique est le plus connu. L’espèce africaine était en voie de disparition. Mais au fait, c’était la recherche qui était à l’origine de sa disparition. Le colonisateur avait écrit dans les publications scientifiques des années 60, qu’il fallait accélérer la disparition de l’espèce africaine.

Lors de notre prospection au Burkina Faso, nous avons été surpris de constater que le haricot était la céréale la plus cultivée au Burkina. D’où notre curiosité. Selon nos interlocuteurs, le riz africain, le riz rouge, le riz du paysan, lorsqu’on le mange, il reste dans le ventre et le riz asiatique, le riz blanc, c’est le riz du fonctionnaire. La phase expérimentale de la prospection a été financée par la FAO.

Mais, l’organisation a refusé de financer le projet à proprement parler. Alors, j’étais chef de service à l’époque et devant réussir coûte que coûte au projet, je l’ai soumis à un institut international. Le projet fut adopté et j’ai été obligé de louer une voiture pour travailler pour le compte de mon service. Les variétés ont été prospectées et une partie des études génétiques a été effectuée en Côte d’Ivoire, au Burkina et le reste, à Montpellier en France.

S. : Quel est le prix dont vous avez été le lauréat ?

Dr M.S. : J’ai développé au Burkina, une variété de riz pluvial. J’ai été détaché à la station de recherche du Sénégal pour le compte du Centre de riz pour l’Afrique (ADRAO). J’ai commencé alors à créer et à faire des croisements de variétés de riz. 5 ans plus tard, je me suis retrouvé au Burkina. La recherche étant axée sur le riz de bas-fond en cette période, nous nous sommes focalisés sur cette variété. Nous avons commencé les recherches en 2000 et en 2003, nous avons lancé la première variété, le Nerica riz de bas-fond. Nerica signifie en anglais « New rice for Africa » (NDLR : nouveau riz pour l’Afrique), adapté au riz de bas-fond. Puisqu’il y avait déjà un Nerica qui était adapté au riz pluvial. Le Nerica a été primé par l’Organisation mondiale pour l’alimentation (FAO) . Le Burkina a été le premier pays à avoir créé le nouveau riz Nerica adapté à la culture de bas-fond.

S. : Qu’est-ce qui a valu votre rappel à l’ADRAO ?

Dr M.S. : L’objectif de départ était de travailler sur le riz pluvial. Mais au regard de notre expérience, on nous a assigné la recherche sur le riz de bas-fond. Le défi du Burkina était de partager notre acquis avec les chercheurs des différents pays. La recherche concerne aujourd’hui 20 pays.

S. : Décrivez-nous le prix que vous avez reçu ?

Dr M.S. : C’est avec la variété kochikari que nous avons été primé. C’est une variété de riz très populaire au Japon. Elle est cultivée sur près de 70% des superficies. Et c’est pour commémorer cette variété qui est d’ailleurs la plus étudiée par les scientifiques sur tous les plans, que le prix a été créé. Le prix existe depuis 1997. Il concernait au départ les pays asiatiques et depuis l’année dernière, ils ont décidé d’internationaliser le prix. Ce prix est toujours décerné à deux personnes. Fort heureusement, pour l’édition 2006, j’ai été nominé pour ce prix. Ma candidature a été retenue et soumise par la Direction générale de l’ADRAO.

Les critères du prix sont d’abord de créer une variété. Ensuite, il faut rendre cette variété populaire, favoriser son impact scientifique par rapport à cette activité de création, et innover dans la méthode. Au fait, ce sont les paysans qui ont éveillé ma conscience. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que les paysans ont une expérience de terrain, ils deviennent une plaque incontournable si on veut progresser. La particularité de mon travail réside dans le fait que j’ai travaillé en partenariat entre le monde paysan et le monde des chercheurs. Cela se résume à un ensemble à trois dimensions que sont le chercheur, les paysans et l’institut du développement. Il fallait, selon nous, chercher à savoir ce qui était bon dans les variétés cultivées par les paysans. Nous appelons cette méthode, la sélection à variété paticipative.

Il s’agissait pour nous de soumettre nos créations ou recherches à l’appréciation des paysans. Et les paysans critiquent la variété, en choisissant celle qui les intéresse. De ce fait, il y a toujours un feed back qui nous permet de mesurer l’importance des différents aspects et leur volet scientifique. Le Nérica bas-fond est le fruit de cette collaboration avec les paysans, ajouté aux structures de développement parce que ce sont elles qui sont directement impliquées avec les paysans. Avec les paysans, nous nous sommes rendu compte qu’il y a une appréciation selon le genre.

Une femme va par exemple mettre l’accent sur l’émergence de la variété, son tallage, parce que c’est elle qui sème, qui désherbe alors que les hommes seront beaucoup plus intéressés par les variétés plus grandes ou les variétés qui ont des progénitures plus importantes. les femmes prêtent beaucoup attention à la qualité organoleptique. Ce sont des éléments appris sur le papier, mais on n’avait pas réussi à lier cela au concret. Cela nous a révélé la richesse de la qualité du riz Nerica.

S. : Beaucoup de pays africains sont confrontés à des crises alimentaires. En tant que chercheur, quelles peuvent être les solutions de sortie de crise ?

Dr M.S. : La crise alimentaire n’est pas un problème lié à la recherche. C’est un problème de volonté politique. Quand on a décidé d’être le premier producteur de coton, on l’a été. Le riz de montagne est originaire d’Afrique, précisément de la Boucle du Niger, donc pratiquement de nos pays. Dans la plupart de nos pays, nous sommes déficitaires en riz. Alors que nous savons que sur le plan scientifique, nous pouvons être même excédentaire. Contrairement à l’Asie, l’augmentation de la production en Afrique peut se faire de deux manières : l’augmentation de la superficie et celle de la production à l’unité de superficie. En Asie, ils n’ont plus la possibilité d’augmenter leurs superficies cultivables. Ils sont condamnés à augmenter la productivité. Cela est déjà un point positif.

S. : Mais pourquoi, nous n’arrivons pas à satisfaire nos besoins alimentaires ?

Dr M.S. : Parce que tout simplement, il faut pouvoir vendre ce qu’on produit. Si on ne l’achète pas, on ne le produit pas. Il se pose le problème de la compétitivité. L’extérieur subventionne les exportations. Ces exportations arrivent ici à un prix qui n’est pas tellement compétitif par rapport au riz local. Au niveau de la recherche, nous prenons cela avec des pincettes. Si vous ne pouvez pas vendre votre production, ne produisez pas. Nous produisons le coton parce que nous parvenons à l’écouler. Si nous prenons la vallée du Kou, les paysans arrivent à produire du riz, mais le vendent pratiquement au même prix que le riz importé. Des économistes à l’ADRAO ont réfléchi à la question de l’autosuffisance alimentaire. Ils ont conclu que c’est une question de politique agricole. On voit par exemple des Maliens qui viennent tous les dimanches à la vallée du Kou pour acheter le riz du Burkina et l’emporter au Mali.

A Mogtédo, les paysans produisent et vendent du riz. Ils n’ont pas de problème d’invendu. Ils ont organisé leur système de commercialisation à tel point qu’ils échangent aujourd’hui avec tout le pays. On les a invités au Mali pour échanger les expériences, afin de voir comment ils arrivent à écouler leur riz. Atteindre l’autosuffisance alimentaire est une question de volonté politique.

Des paysans de l’UEMOA se sont réunis et ont posé le problème. Il faut que nos chefs d’Etat décident que le riz est une culture stratégique. D’où la nécessité d’engager un certain nombre d’actions politiques, pour stimuler la production du riz. Avec le Nérica, nous avons créé au niveau de l’ADRAO ce qu’on appelle « l’Initiative africaine du riz » (ARI en Anglais).

Cette initiative a pour but d’encourager la diffusion du Nerica dans toute l’Afrique. Actuellement, 20 pays en Afrique essaient de tester le matériel. Le Burkina est un pays phare parce que cela fait deux ans que la recherche au Burkina produit des semences de base pour les diffuser dans les autres pays. Au niveau de l’ADRAO, nous avons deux programmes.

Un programme thématique et un programme de politique agricole pour essayer d’attirer l’attention de nos décideurs. Nous avons des chiffres qui montrent que le riz produit au Burkina est compétitif. Déjà, la production du riz est plus élevée que le coton. Le Nerica bas-fond a un potentiel de rendement de 6 tonnes par hectare. Le Nérica pluvial a un potentiel de rendement de 2 à 3 tonnes par hectare et cela avec moins d’investissement que le coton.

S. : Quelles ont été les résultats de vos recherches et en termes de qualité, quelle est la différence entre le riz africain et le riz asiatique ?

Dr M.S. : En ce qui concerne les riz asiatique et africain, il y a une grande différence entre les deux variétés. Ce sont deux espèces totalement différentes.

L’espèce asiatique a des grains blonds et son défaut, c’est tout simplement son inapdatibilité à nos conditions naturelles. Le riz africain est de couleur rouge. On l’appelle aussi le riz de montagne. Sa productivité est faible parce qu’il n’a pas été amélioré en Afrique, depuis 3500 ans. Ce riz est originaire de la Boucle du Niger.

Mais, il est mieux adapté à nos conditions de culture à tel point qu’il y a des environnements où le riz asiatique ne peut pas pousser. Par exemple, le riz flottant, le riz d’immersion profonde dans certaines régions de notre pays ne peut pas pousser. En plus de cela, sa grande qualité, est qu’il est organoleptique. Il a un parfum propre et une teneur élevée en protéines. Dans certaines régions lorsqu’un enfant a la dysenterie, on peut faire la bouillie de riz pour le soigner. J’ai été surpris lors des échanges avec les villageois que c’est « le riz qui tue les maris ». Leur explication est dû au fait que c’est tellement bon que quand le mari le mange, il n’est plus « efficace au lit (rires) ». Nous avons travailler pour développer des variétés à partir des variétés asiatiques.

Au Burkina, il existe 4 types de variétés : le riz pluvial qui se cultive comme le maïs ou le sorgho. Le riz irrigué avec une maîtrise totale de l’eau. Le riz de bas-fond et le riz d’immersion profonde.

S. : Combien de variétés de Nerica existe-t-il ? Et quelle est sa spécificité ?

Dr M.S. : Il existait 7 variétés de nerica pluviaux qui ont été développés. Aujourd’hui nous en sommes à 18. Le Nerica est donc un nom déposé. C’est l’association de différentes variétés de riz africains en prenant en compte tous les caractères positifs des espèces à savoir la qualité et surtout l’adaptabilité dans les conditions matérielles de culture avec le riz asiatique. Toutes les caractéristiques possibles de cette espèce dont la productivité sont aussi prise en compte. Le Nerica, peut être cultivé dans les périmètres irriguées comme les bas-fonds.

Entretien réalisé par Daouda Emile OUEDRAOGO (ouedro1@yahoo.fr)
Rabankhi Abou-Bâkr ZIDA

Sidwaya

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